Le journal de Daphné .1ère année
Début septembre 2008
Elle m’attendait !
Au retour du mariage, j’ai retrouvé ma statue cassée.
Elle s’était brisée à mi-hauteur et gisait sur ma sellette.
Le chiffon et le plastique qui avaient glissé ne l’enveloppaient plus.
La terre avait séché.
Comprenant que je ne l’aimais pas, pour renaître autrement elle s’était suicidée.
J’en ai fait une grosse boule que j’ai rehumidifié, et j’ai tout recommencé.
Cette fois, elle est venue toute seule. Elle est venue très vite.
Un rapide modelage, elle était là, devant moi.
Surprenante et cependant telle que je la souhaitais.
En fait, je crois bien qu’elle m’attendait. Peut être même m’avait-elle cherché, impatiente à son tour d’exister ?
La coquine voulait que débarrassée de toutes autres pensées, je ne sois rien qu’à elle pour pouvoir se montrer.
Il ne reste que des détails à corriger ou affiner.
Cette fois, elle était au rendez-vous. J’étais conquise. C’était bien elle que je voulais sculpter.
Une expo à mettre en route à Paris puis la redresser, enfin…
Maintenant mon impatience est grande ; il me tarde de commencer !
Le journal de Daphné .1ère année
Fin août 2008
Terre en vue !
Ça y est, Daphné a maintenant les pieds plats !
On va enfin pouvoir songer à la dresser, mais où ? Là est la grande question. J’ai envie qu’on la voit de la maison mais le mari se refuse à contempler un chantier perpétuel pendant peut être plusieurs années, et à subir le bruit qui va de pair. « Don’t disturb » !
Après moult tergiversations, nous avons décidé que je sculpterai Daphné devant mon atelier, au fond du jardin, et que nous lui trouverions une place de choix quand elle serait finie (puisque cela va sans dire, elle sera forcement belle !)
Nous avons fait couler à l’endroit retenu une dalle de béton ferraillée pouvant soutenir la tonne et demie de la demoiselle qui pour l’instant, il faut bien le reconnaître, manque de légèreté.
Après, il faudra attendre environ trois semaines que le béton sèche puis viendra le moment de louer un engin de levage pour la positionner.
Fin septembre, elle devrait être enfin en place, prête à être sculptée.
L’attente touchant presque à sa fin et le calendrier se faisant plus précis, s’achève aussi pour moi la période de gestation de ma statue. Je me suis mise au travail pour donner jour à une Daphné modèle réduit en terre qui devrait, dans les grandes lignes, être assez semblable à celle de marbre.
Il fait assez chaud dans mon atelier, la terre a tendance à sécher trop vite. J’ai du mal à lui garder la bonne consistance.
Pourtant, il faut reconnaître que c’est idéal pour y jeter ses idées et faire des esquisses ; on peut enlever ou rajouter de la matière à son gré.
Le plus important quand le but est de retranscrire ensuite l’œuvre dans un matériau dur, c’est de vérifier sans cesse que l’on reste dans les bonnes proportions.
Interdiction formelle de sortir des mesures imposées en ajoutant un peu de terre de ci de là ! Il n’y aura pas d’élargissement possible quand ce sera le marbre !
Tout doit rester circoncis dans ma colonne.
Pas de retrait intempestif non plus, tout morceau retranché le sera définitivement.
L’ erreur est interdite. C’est pourquoi il est primordial que la maquette soit assez proche de l’œuvre définitive dans sa structure de base.
Cette petite Daphné de terre sera pour moi comme une carte pour me diriger dans la pierre. Un guide précieux, une feuille de route pour ma balade à travers Daphné : « Ici bien garder de la matière puis s’enfoncer à droite derrière la bosse en creusant sur cinq bons centimètres. Se ménager ensuite un rectangle plat de bonne taille, avant de replonger sur la gauche vers… » .
Certains poussent très loin leur terre, pas moi.
Il n’y a pas forcément besoin de détails excessifs pour l’instant. Cela correspond à la mise en place de la taille des masses.
Avec la terre, l’indécision étant fort opportunément permise, un jour je construis, un jour je démolis.
Je ne suis pas contente de ce que je fais. Le pas est grand du concept à la réalisation. Une même idée ou un même projet peut donner lieu à des représentations multiples et à plusieurs maquettes toutes différentes.
Je ne trouve pas ce que je veux parce que, bien qu’ayant des idées relativement précises, je ne sais pas sous quelles formes exactes les retranscrire et les articuler entre elles. Je cherche une autre Daphné, plus originale, plus folle, plus excentrique que la trop gentille Daphné que je façonne actuellement.
Une Daphné différente, qui me fasse vibrer et me donne envie de la tailler.
Celle que j’ai sous les yeux est trop lourde, convenue, sans vraiment d’intérêt.
C’est un peu déçue que je m’interromps pour partir au mariage de mon fils.
Afin qu’elle ne sèche pas en mon absence, je mouille un peu ma terre. Je l’enveloppe d’un torchon humide, puis d’un plastique. On verra à mon retour.
Je sais que d’insatisfaction en insatisfaction, de retouche en retouche, au fil du temps, mon ébauche se précisera et prendra forme. C’est souvent ainsi.
Il faut du temps, beaucoup de temps !
Mais, « ma » Daphné ! Nous avions déjà une telle intimité … Je pensais qu’elle se dévoilerait plus vite. Je m’étais imaginée, parce que cela me plaisait, une espèce de premier jet fulgurant. Dommage !
Daphné n’est pas venue au rendez-vous que je lui avais fixé.
La sculpture est une constante leçon de longue patience et d’humilité.
Le journal de Daphné .1ère année
Mi juillet 2008
Le rire de Daphné
Daphné ne pourra tenir debout que lorsqu’elle aura les pieds plats !
J’entends par là que le bloc rapporté d’Italie étant cassé aux deux extrémités, il n’y a pas d’assise permettant de le poser verticalement.
Il faut donc lui faire une base pour pouvoir le lever.
Sur l’un des cotés, presque au bout du marbre, une fissure apparaît. Il est difficile d’en apprécier la profondeur mais si la fente se révélait importante, le marbre pourrait se briser lors de la mise en place. Le dresser dans ce sens parait pour le moins hasardeux. Ce serait excessivement dangereux et sans doute aussi, la fin de Daphné.
Refusant de prendre le moindre risque, je choisis prudemment de niveler le coté opposé pour en faire la base, déterminant par là même la position de Daphné.
Une petite lézarde tout en haut de mon marbre sera sans conséquence. Sans doute sera-t- elle absorbée dans les déchets de la sculpture. Et même si le morceau concerné venait à se casser, cela n’étêterait que d’une vingtaine de centimètres le coin supérieur de ma colonne. Ce serait dommage mais sans gravité vu sa hauteur.
Pour aplanir la base, je dois supprimer un gros morceau en pointe. Si mon marbre était transportable, je l’aurai fait faire par un marbrier qui aurait réglé le problème en un coup de son énorme scie. Mais il est bien trop lourd pour être déplacé, aussi devrais-je me contenter des outils dont je dispose. A l’aide de ma meuleuse munie d’un disque en diamant qui permet de rentrer dans la pierre d’environ trois centimètres d’épaisseur, je quadrille l’endroit choisi puis je fais sauter avec un ciseau en pointe et une massette chaque petit cube un à un. Je m’enfonce ainsi dans la matière. Avec un fil à plomb je contrôle la rectitude du plan.
Pendant que je me mets à l’ouvrage, mon esprit vagabonde jusqu’à mon endormie.
Que ressent-elle prisonnière de son caillou tandis que je lui envoie des vibrations dans les pieds ?
A la pensée qui me vient, je souris toute seule. « Et si elle était chatouilleuse ? »
Je l’imagine tout à fait, couchée dans la pierre, la plante des pieds offerte à mes gratouillis, riant à perdre haleine !
J’arrête ma machine pour pouvoir écouter. Non, ce bruit que j’ai cru percevoir n’est rien que la stridulation des cigales qui, voulant surpasser mon tapage, s’en donnent à cœur joie.
Qu’importe, c’est l’âme réjouie que je reprends mon travail, bien contente d’avoir fait rire Daphné.
Le journal de Daphné .1ère année
Début juillet 2008
Le sommeil
Pendant que Daphné enfermée dans son marbre, dort paisiblement, je me pose à son sujet bien des questions.
Qui est-elle vraiment ?
Depuis que je suis revenue de Carrare avec ses mesures, j’ai monté dans mon atelier une colonne de terre de même proportion en modèle réduit. J’ai essayé plusieurs esquisses que j’ai détruites à chaque fois.
Mes idées se bousculent, trop contradictoires, pas assez précises. Il me faut ordonner tout cela. Je dois dire que j’ai l’esprit dispersé. En effet, pressée d’essayer et de maitriser mes nouveaux outils, j’ai commencé un petit marbre que je viens de finir. Un second projet tout juste ébauché attend déjà dans mon atelier. C’est normal, ça demandera juste un peu plus de temps pour arriver au bout de mes cogitations daphnéènnes. Mais je ne suis pas pressée.
Souvent aujourd’hui, vitesse et rapidité sont synonymes de vertu, mais le « bel ouvrage » a toujours été l’ennemi de la précipitation.
Je crois à la lente maturation des choses.
Un arbre ne pousse pas en un jour.
Daphné n’en finit pas de se métamorphoser depuis la Grèce antique.
Les marbres de Carrare datent du secondaire.
Au regard de tout ce temps je mettrai, pour ma modeste personne, quelques années de ma si courte vie pour l’achever (j’espère !).
Alors finalement, je n’en suis pas à cinq minutes près, n’est ce pas ?
Pour l’instant « ma » Daphné repose toujours, allongée sur ses rondins de bois Je vais commencer à aplanir le coté sur lequel elle doit être dressée. Ensuite il faudra trouver une grue pour la lever. La voir sur ses pieds n’est pas pour demain ! J’ai encore très largement le temps d’y penser avant que le moment de la taille directe ne se présente.
D’ailleurs, petit à petit, le travail se fait dans ma tête et mes idées s’ordonnent doucement.
Si j’avais rapporté de Carrare l’un des mastodontes que l’on trouve là bas, je mettrai deux ou trois année de plus pour le dégrossir et je serai vite encombrée d’un monstrueux tas de gravas produit par un gigantesque gâchis de matériaux noble. Bien heureusement, je suis en possession d’une colonne aux proportions idéales pour y faire entrer un corps humain ou le fût d’un arbre. Mais j’ai quand même un petit souci : faute d’avoir trouvé un marbre légèrement plus large, je dois me contenter du mien qui est trop étroit pour pouvoir couronner le tronc d’une ample ramure.
La pierre ayant toujours raison, je sais donc que le nombre de branches me sera compté et qu’elles s’élanceront forcément verticales. La verticalité se devra d’être obligatoirement le thème et l’axe majeur de la construction de ma statue.
J’envisage de tailler deux branches. L’une sera la tête inclinée vers l’arrière. La seconde, l’amorce d’un bras levé. Sans doute le deuxième bras sera-t-il juste gravé dans le tronc.
Je sais encore que Daphné aura les jambes en mouvement, comme si elle s’était métamorphosée tandis qu’elle marchait. L’une des jambes sera bien visible, la chair en sera douce et satinée jusqu’au haut de la fesse. L’autre sera sans doute déjà partiellement transformé en écorce.
Pour le nombril, nœud de vie, je veux partir d’un nœud d’arbre. Une partie du ventre sera en écorce, l’autre conservée en peau bien lisse.
Je sais toujours que toutes les parties apparentes du corps seront très finement polies. Par opposition, les parties de tronc resteront brutes. Ce serait bien que, au fil du temps qui passe, ces parties brutes se recouvrent de poussière et de micro-organismes, afin que la nature reprenne un peu ses droits sur cet arbre de marbre.
Pour l’écorce aussi se posent des questions. Dans la mythologie Daphné est changée en laurier, mais l’écorce du laurier, relativement lisse, ne m’inspire guère pour l’instant. Il va me falloir faire une étude sur les différentes écorces d’arbre.
Quoi qu’il en soit, Daphné peut dormir tranquille. Sans jamais l’oublier, je veille sur son sommeil.
Le journal de Daphné .1ère année
Fin juin 2008
L’arrivée.
Aujourd’hui, premier jour de grand soleil sans nuage, premier jour de vraie chaleur.
Aujourd’hui Daphné est arrivée, elle est venue avec l’été !
Dans le terrain trop meuble encore après les longues pluies, le camion n’a pu s’engager jusqu’au lieu désigné. Alors, choisissant l’endroit le plus dur, on l’a déchargé là, allongé par terre sur deux rondins de bois.
En attendant d’être plus tard érigée à l’emplacement souhaité, Daphné repose dans son long cercueil de marbre blanc.
J’ai vu le gros lézard vert venir, avec curiosité, s’enquérir de ce nouveau voisinage. La jolie huppe aussi s’est approchée pour regarder.
Je les ai vu, ces habitants du jardin, puisque comme eux je suis moi aussi attirée par sa scintillante blancheur. De temps en temps, je viens la visiter. Je pose mes mains sur le grand marbre froid, je le caresse doucement, émue et heureuse qu’elle soit là, tout simplement là.
C’est qu’il y a déjà une histoire entre nous, je suis quand même allée jusqu’en Italie pour pouvoir la trouver !
Belle endormie pour l’instant, elle attend patiemment que le jour vienne où je la délivrerai de sa gangue de pierre.
Bloc parmi les blocs, elle était quasiment anodine quand je l’ai cependant remarquée. Mais ici, isolée sur l’herbe du jardin, sa blancheur illumine.
Ce marbre est beau, ce marbre me plait tel qu’il est, si plein d’espoir et de promesses.
Même si je ne l’imagine pas encore toute entière, je sens néanmoins sa présence.
Que serait elle devenue sans notre rencontre ? Qui ou quoi, dans d’autres mains d’autres sculpteurs ?
Certainement pas « ma » Daphné !
Alors, comment cela se peut il puisque je n’invente rien ?
Point de magie, pas d’artifice, aucun ajout à ce qui existe déjà.
Mon rôle est seulement de tailler ; d’enlever tout petit à petit l’enveloppe de pierre qui emmure la métamorphose de Daphné jusqu'à ce qu’elle apparaisse dans sa toute beauté.
Alors ?
C’est le miracle de la création : beaucoup de labeur, de la patience et une nécessaire communion entre le sculpteur et son œuvre pour qu’elle puisse voir le jour.
Le journal de Daphné .1ère année
Première année
Fin mai 2008
Mon compresseur et moi.
Je vous ai dit avoir acheté en Italie les outils nécessaires à l’élaboration de Daphné.
Pour un projet de cette ampleur, cela passe forcement par un marteau et une petite ponceuse pneumatique. Qui dit « pneumatique », dit « compresseur ».
Permettez là que je précise ce qu’est un compresseur puisque je l’ignorai moi-même avant d’être directement concernée.
Un compresseur est un engin lourd et encombrant qui emmagasine de l’air dans une grosse cuve et le restitue sous très forte pression.
C’est l’air propulsé dans le marteau pneumatique qui permet de frapper à coups rapides et réguliers sur le ciseau que je tiens, plus besoin de massette. Vu le gabarit de l’engin, le compresseur lui, sera français.
Mon mari s’est arrangé, touchante intention, pour que la bestiole arrive le jour de la fête des mères.
Dans un premier temps la machine est restée dans le garage en attendant qu’on l’équipe de tous les tuyaux indispensables à sa respiration. Et puis, un jour enfin, elle fut avec tous les égards amenée jusqu’à mon atelier.
-Première constatation : La bête est imposante et de bonne taille.
Elle est en effet très fortement pansue ; la cuve qui lui tient lieu de ventre rebondi fait quand même ses cent cinquante litres !
-Deuxième constatation : La bête est bruyante.
Sitôt branchée, elle se met à tousser, ronfler, cracher et vibrer tout son saoul, afin de fabriquer l’air qui remplit son bedon.
Ce n’est que le ventre enfin plein que, repue, elle se calme et s’endort tandis qu’ oubliant sa présence, je m’essaie avec joie à mes nouveaux outils sur un petit morceau de marbre.
Mais la bête assoupie a le sommeil fragile, et il faut bien se rendre à l’évidence, mon travail lui pompe l’air ! Alors tout à coup, mécontente d’avoir à nouveau l’estomac vide, elle se réveille dans un bruit de tonnerre pour se gaver encore.
Evidemment, surprise par la soudaineté de la chose je sursaute effrayée, le cœur battant la chamade, évitant de justesse une fatale crise cardiaque.
Je pressens déjà une cohabitation difficile…
-Troisième constatation : la bête est fragile.
J’ai beau faire de mon mieux, de petits éclats tranchants volent dans tous les coins de mon atelier, mitraillant la bête au passage. Ce n’est parait-il pas bien du tout ! Un éclat mal placé dans le moteur pourrait blesser la bête. Je suis priée d’aller faire ma guerre à l’extérieur.
Oui mais voila, à l’extérieur il pleut toujours et je refuse de me tremper les os tandis que la bête se prélasse bien au sec dans mon atelier. Je suis donc au chômage, ça m’énerve !!!
Je suggère à l’homme que, peut être, une niche pour la bête… Réponse évasive : « Oui, oui, un jour… »
Heureusement le beau temps qui ne tarde pas à revenir, arrive à mon secours.
Je m’installe dehors, arrosant sans complexe la pelouse de milliers de petits éclats blancs qui scintillent au soleil. A l’intérieur, mon compresseur qui se réveille toujours périodiquement ne me trouble plus car je ne l’entends pas. La vie est belle !
Mais bientôt les éléments se liguent contre moi ; l’agréable douceur se change progressivement en canicule insupportable.
Pendant que dehors sous le soleil implacable je sue à grosses gouttes sur mon marbre, la bête, elle, se terre dans l’ombre protectrice de mon atelier.
Inacceptable, je n’en peux plus !
Je cours chercher un vieux drap dans une armoire. Un de ces bons vieux draps de grand-mère si épais que je ne les utilise qu’avec réticence à cause du repassage. Je tends une ficelle le long de ma poutre, quelques pinces à linge… Voila, la cause est entendue !
Désormais un rideau nous sépare pudiquement. J’ai caché la bête derrière à l’abri de mes regards et de mes projections de marbre, mais hélas pas de mon ouïe. M’habituerai-je un jour au bruit étourdissant de sa magistrale respiration ? Ce fâcheux locataire m’est pourtant indispensable.
Au moins cela m’aura-t-il permis de me rendre compte que ma Daphné étant dans le jardin, j’aurai forcement des moments de chômage technique.
Impossible de sculpter sous la pluie l’hiver ou un trop chaud soleil l’été. Cela me permettra de prendre du recul. Bien que ce soit fort utile, je me souhaite tout de même un hiver sec et doux !
Daphné ou le journal du petit sculpteur
La taille directe est la vraie route de la sculpture,
mais ce n’est pas le bon chemin pour ceux qui ne savent pas marcher.
Brancusi
A Joëlle mon guide en sculpture.
A Maman pour son école d’exigence et de persévérance.
A mon Mari pour son fabuleux cadeau.
L’histoire de Daphné
Dans la mythologie grecque rapportée par le poète latin Ovide, Daphné est une jolie nymphe, fille du Dieu-fleuve Pénée.
Esprit libre, rebelle à toute contrainte, tout le jour elle court et chasse en forêt.
Alors qu’il s’y promène, Apollon croise son chemin. Tout de suite il en tombe éperdument amoureux.
Connaissant la réputation du Dieu volage, Daphné s’enfuit immédiatement. Mais Apollon la poursuit. Paniquée, sur le point d’être rattrapée, elle supplie son père de l’aider à lui échapper. Aussitôt et sous les yeux de son amoureux désespéré, elle est métamorphosée en arbre, en Laurier. Du coup en gage d’amour, Apollon lui jure que désormais elle prendrait quand même part à tous ses triomphes. Des lors, tous les vainqueurs seront couronnés de laurier.
L'intégralité du texte qui va suivre est la propriété exclusive de Héléne Cherrier, toute reproduction totale ou partielle est strictement interdite.
Préambule
Entre taille et écriture…
Le terme de sculpture englobe désormais une foultitude de disciplines dont les deux principales, modelage et taille, sont en fait complètement antagonistes. Dans le modelage, on part du vide et l’on procède par ajouts successifs pour arriver au sujet désiré. On peut à loisir enlever ou rajouter de la matière.
Dans la taille, le sujet est déjà dans la masse, on procède par retraits successifs pour le faire apparaitre. Le repentir est interdit.
Cela va fait vingt cinq ans que je pratique la sculpture. Mais ma vie a basculée lorsque, j’ai découvert la magie de la taille directe. Ce fut un véritable coup de foudre. Ecoutez donc parler les pierres et vous comprendrez qu’elles cachent toutes un secret qu’elles sont prêtes à révéler contre un peu d’attention. Chacune d’elle est une nouvelle rencontre ... . Source intarissable de découvertes et d’émotions, elles m’entrainent dans un monde ou s’entremêle sans cesse, poésie et rigueur du travail, douceur et dureté.
J’ai toujours aimé écrire, je trouve que l’écriture s’apparente au modelage.
Mot après mot, phrase après phrase, tout petit à petit, on modèle un récit qui prend corps comme on façonne une statue à coup de colombins.
Lorsque les lignes directrices sont établie et le sujet enfin posé, vient le temps du recul. Tandis que le sculpteur fait très lentement tourner sa sellette pour contempler son œuvre dans sa globalité, l’écrivain lui, lit et relit l’intégralité de son texte. Pour les deux, la question est la même : « tout s’enchaine-t il bien »?
Puis, longtemps, par touches progressives, l’un et l’autre vont affiner l’ouvrage. Un coup on retranche ou on gomme le superflu. Un coup on rajoute, qui un morceau de terre, qui, une phrase pour améliorer la lisibilité de la pièce. Enfin, après mille et une retouches, l’œuvre est presque parfaite. Profondes similitudes, non ?
J’ai pris autant de plaisir à tailler Daphné qu’à en « modeler » le journal. Se complétant admirablement et s’inspirant l’un de l’autre, ces deux mediums artistiques sont très rapidement devenus indissociables. C’est ensembles qu’ils forment une œuvre complète.
Début mai 2008
Carrare, quand le rêve devient réalité !
On fait tous des rêves. Souvent ils sont déraisonnables car, c’est le propre des rêves, ils nous entraînent dans le monde majestueux du « plus ».
Plus haut. Plus grand. Plus beau. Plus…
De temps en temps cependant, il se peut qu’un rêve vienne à se réaliser.
Instant précieux de vie qu’il ne faut surtout pas manquer de savourer.
C’est justement ce qu’il m’arrive en ce moment. Un cadeau magique offert par mon mari, qui ouvre les portes d’un lieu mythique pour les sculpteurs : aller à Carrare chercher un grand marbre.
Un rêve, mon rêve !
Un grand marbre dans mon imaginaire n’est pas forcement quelque chose d’énorme mais assurément quelque chose d’un peu haut.
Quelle en sera la forme ? Quel sujet ? Quelle façon de le traiter ? Classique ou moderne ? Figuratif ou abstrait ? Vaut-il mieux partir avec une idée précise ou non ?
Les questions se bousculent dans ma tête, ouvrant la voie à de multiples réflexions.
Une statue en hauteur,…à laisser en extérieur,… qui s’intègre bien dans un jardin,… comme un arbre.
Un arbre,…Daphné !
Daphné changée en arbre pour échapper à Apollon.
Une métamorphose du corps en tronc, grandeur nature. Whaou ! Voila de quoi faire !
C’est un sujet qui laisse place à mille interprétations possibles mais qui, du coup, donne une indication plus précise de forme et de taille pour le marbre à trouver.
C’est donc avec Daphné en tête que je pars à Carrare sur les traces de Michel Ange.
Tunnel, viaduc, tunnel, viaduc, ombre, lumière, ombre, lumière, la route est fatigante.
Soudain, scintillantes au soleil apparaissent les montagnes éventrées. Partout du blanc pareil à de la neige. Carrare aux innombrables carrières de marbre se voit de loin.
Vallée de Frantiscritti et Colonnata, marbre ordinaire plus ou moins veiné. Vallée de Torano, marbre statuaire, immaculé.
Et puis, de toutes parts, dans la ville, aux alentours, sur le port, des milliers de blocs énormes entreposés en attente d’être débités (en tranche pour les carrelages) ou sculptés, puis vendus dans le monde entier. Prestigieux marbre de Carrare !
Après c’est l’aventure. Il faut s’arrêter un peu partout et demander un peu partout. Chercher et repérer des blocs « possibles » en évitant les fentes. Négocier. Croire qu’on va y arriver et se rendre compte qu’il faut trouver un transporteur pour le livrer, puis une grue pour décharger. Et puis… passer le reste de sa vie à dégrossir le géant parce que tous ces blocs sont monumentaux et bien trop gros ! Là bas, la démesure étant ordinaire, ils sont à prendre ainsi !
Daphné se perd dans la monstruosité…
Tout à coup, visible du bord de la route à travers un grillage, des blocs qui semblent de taille plus raisonnable. C’est un atelier de reproduction d’antiques. Les blocs ne sont pas à vendre parce qu’il s’agit de leur stock mais,…. -« Lequel vous intéresse ? ».Voila, l’affaire est faite ! Reste l’éternel problème du transporteur et, ça tombe bien, ils font justement des livraisons en France. Il suffit d’attendre que le camion se remplisse, un camion avec une grue pour décharger. Génial ! J’attendrai tout le temps qu’il faudra.
Mon rêve a maintenant des mesures bien précises. Il fait très exactement 0.50x0.50x2m et, comme il est très dense mon rêve, il pèse autour d’une tonne et demie. C’est une dimension qui me permettra de ne pas avoir trop à dégrossir.
Je ne suis qu’un petit sculpteur ; je n’ai jamais rien taillé d’aussi grand. Je ne suis pas équipée. Il me reste donc à faire un tour à Pietra Santa, le village des sculpteurs, pour y acheter le matériel et les outils nécessaires à semblable ouvrage. Mais cette fois il ne faut plus rêver, malgré la ponceuse et le marteau pneumatiques, je sais que le marbre restera dur et que le travail sera long.
Ensuite, ne pas oublier de flâner et de respirer la poussière de marbre des nombreux ateliers où l’on peut louer son emplacement pour faire son œuvre.
On y croise des sculpteurs de toutes les nationalités, inconnus ou renommés. Ils taillent ici des statues de toutes formes et de tous gabarits, du petit au monumental, de l’antique au contemporain. Il y en a pour tous les goûts. Une seule constante, elles sont toutes en marbre. Pas n’importe lequel, celui de Carrare bien sur !
Le journal de Daphné
Passer 4 années en compagnie d’une sculpture ne peut se faire sans que, inévitablement, il se crée une relation spéciale entre le sculpteur et son œuvre. C’est ma démarche créative ainsi que la relation privilégiée que j’ai eu avec ma Daphné, que j’ai voulu décrire dans mon journal. J’avoue que j’ai pris un plaisir fou à l’écrire.
Il était forcément impossible de parler de création, de vie de sculpteur et de sculpture sans évoquer un minimum de technique. Je pensais, en ce domaine, m’être mis à la portée de tout un chacun et avoir été le plus « soft » possible. Mais bien évidemment, je suis mal placée pour en juger puisque trop impliquée dans la chose.
Les maisons d’éditions auxquelles j’ai envoyé mon manuscrit m’ont toutes répondues que celui ci était original et intéressant mais trop technique et pas assez littéraire pour toucher un large public. Mon audience étant réservée à un public « d’initié », je ne pouvais prétendre à une publication.
Bon, d’accord, j’en prends acte. Mais toi, toi ou toi qui vient traîner sur mon site ou mon blog, je suppose donc que l’art t’intéresse un minimum ? Permet-moi de te proclamer « initié ». Ainsi, si tu le souhaites, je peux donc partager ma passion avec toi et tu peux lire mon journal. Pour toi, c’est cadeau ! Je te demande uniquement si tu l’aimes et si tu vas jusqu’au bout de me le faire savoir dans un commentaire. Tu peux écrire une fausse adresse et un faux nom si tu veux conserver ton anonymat, mais ça me fera plaisir de savoir que tu as aimé ce que j’ai fait et écrit. (Si tu n’aimes pas tu peux t’exprimer aussi).
Il en sera publié un chapitre chaque semaine sur mon blog et sur mon site http://www.lncsculpt.fr/fr/le-journal-daphne.html.
Daphné
Daphné en image: (Vous trouverez encore plus d'image et plus de détails sur toute l'histoire de Daphné sur mon site www.lncsculpt.fr à la page Daphné)
Mon marbre rapporté de Carrare
Mise en place
Quelle poussière!
Ma maquette
Dégrossir
Comme à Carrare...
Le sein
La fente.
Visage
Taille et noeud
Jambe gauche
Jambe droite
Fesse
Détail de l'écorce
Reparation
Le sein definitif de Daphné
Daphné
Mon marbre à un défaut et risque à tout moment de se briser en décapitant le quart supérieur de ma statue, c'est-à-dire l’intégralité des branches. Ne resterait alors qu’un tronc, bloc de marbre informe et tourmenté, creusé de ci de là, déjà très entamé pour changer de sujet. Je suis stupéfaite.
Emplilement
Empilement.
Une pile de cubes ? Rien de plus anodin et plus bête qu’une pile de cubes !
Pourquoi m’est-il venu cette idée dans la tête jusqu’à l’obsession ? Je ne sais pas.
Les associations d’idées sont parfois chose bizarre. En regardant une photo que j’aime bien, des toits du Guggenheim de Bilbao, J’ai trouvé l’ensemble très sculptural. Il y avait là dedans une notion de formes empilées en équilibre qui m’a plu.
J’ai fais une maquette en terre d’une sculpture inspirée du Guggenheim, je n’ai pas aimé. Mon esprit a donc quitté le Guggenheim mais il est resté sur l’empilement.
Faire une pile d’objet dans du marbre, le tout d’une seule pièce permettrait certainement de fleureter avec l’instabilité vu la dureté de la pierre. J’ai été séduit par ce concept.
J’ai fait plusieurs maquettes, j’ai entassé des sacs, des objets, des formes, pour en définitive fixer ma préférence dans une toute bête et toute simple pile de cubes. Mais une pile de cubes monté comme l’aurai fait un enfant encore maladroit. Un peu tout de guingois, les cubes tournés en toutes directions, décalés entre eux de manière à rattraper une ligne imaginaire d’équilibre : un coup un peu trop à droite compensant le coup un peu trop à gauche précédent. Une pile, certes, mais une pile mouvementée !
J’avais conscience que ce ne serait pas facile, il fallait anticiper beaucoup. Les cotés devant être impeccablement parallèles deux à deux, les angles droits et les faces bien plates, cela demandait du calcul et une parfaite précision. De plus, pour une question d’accessibilité, il y aurait beaucoup de ponçage uniquement manuel.
J’avais un petit bloc de marbre de 12x15cm sur 30cm de haut, ce serait parfait. Ma pile de cube avec ses faces dans tout les sens, il fallait que j’aille la chercher à l’intérieur, au centre de ce bloc.
Le but, c’est que bien que très décalés les uns par rapport aux autres, les cubes reste en équilibre ; je signifie par là, en vrai équilibre, sans avoir besoin d’un socle avec un gros téton en ferraille fixé dedans pour tenir l’édifice. Une statue sans socle si possible.
Oui mais, comment saurais-je, en cours de route, afin de pouvoir le corriger éventuellement, si l’équilibre est atteint ? Tant que je n’aurai pas dégagé l’intégralité de ma pile, il me restera des grosses masses de marbre qui vont fausser la donne. Je demande à mon mari si il y un moyen, suivant la place des cubes, d’en déterminer l’équilibre. Sa réponse est tellement complexe pour moi, que je n’écoute même pas jusqu’au bout. S’il faut faire polytechnique pour mettre en place ma sculpture, je laisse tomber tout de suite.
Je décide de faire comme les enfants, au pif et à l’intuition. Un coup à droite, un coup à gauche…
Le principe de la taille directe, c’est en gros, de progressivement enlever de la matière pour se rapprocher du sujet jusqu’à ce que la taille et de la forme voulue soient réalisées
Je dégage donc mes cubes, mais un coup de meuleuse malheureux, et voilà l’erreur fatale ! J’ai un vide de quelque millimètre (l’épaisseur de mon disque) entre deux cubes à deux endroits différents. Bien que n’ayant pas, on l’a vu, l’esprit matheux, je sais qu’il ne peut y avoir un quelconque espace entre deux cubes reposant l’un sur l’autre. Cela m’obligera à une correction, je sais dés lors que ma pile de cubes n’existe plus. Ce sera donc une pyramide de parallélépipèdes différents. Peu m’importe, c’est l’empilement qui m’intéresse, du coup, je continu en accentuant les différences de volumes entre mes formes. Deuxième erreur, cette fois pour cause de mauvaise anticipation et manque d’attention. Quelque soit le coté par lequel on aborde le sujet, il est impératif que les mesures qui délimitent la hauteur de chaque cubes soient justes au millimètre prés, dés le départ. La face supérieur de l’un devant très exactement correspondre à la face inferieur de l’autre. Arriver à l’exacte mesure en partant du bord du bloc, tout en gardant une horizontale parfaite jusqu’au sujet, c’est presque impossible avec les outils dont je dispose. Mais pas d’excuse, la faute est là. J’ai des différences de niveau ,petits décalages dans les derniers cubes de ma pile, et le problème semble insoluble. Je suis découragée.
Alors maintenant que faire ? Abandonner la pierre et le travail déjà fait dessus ? Rétrécir le tout pour se retrouver au final avec une pile d’apéricubes ? Je n’arrive pas à me résigner à cet échec. Cette pile ne me quitte plus. Je passe mon temps devant à extrapoler et essayer de trouver une solution. Mentalement, je coupe, je tranche, je modifie, je fais tourner des cubes dans tous les sens... Finalement, cette pyramide qui m’amusait tant, est un enfer ! Enfin, la solution m’apparait. En gardant ma pile tout d’une pièce, Il va me falloir rétrécir et déplacer un cube coincé entre deux autres, de manière à y encastrer le cube supérieur. C’est l’unique façon de m’affranchir d’un coup de toutes les erreurs commises. Je suis heureuse d’avoir trouvé une issue qui me permette de mener à bien mon empilement, et , petit clin d’œil ludique, d’incliner le dernier cube comme s’il était entrain de tomber.
Voile
Marbre de Carrare
Pile de cubes

Pièce monolithique en marbre de Carrare
Secret

Travertin jaune iranien et carton
Pour faire faire vos bronze
Stage d'initiation au Plâtre
Attention Nouveau!!!!!!
Pour ceux que les œuvres plus importantes ou la
sculpture architecturée intéressent,
je propose également
des stages d’initiation au plâtre.
Mutation
Un moule qui se fend, du bronze qui s'échappe...
Puis, le hasard à sculpter en respectant la beauté de la matière qui m'est donnée.
Taille directe sur bronze, pièce unique.
Sympathique visite du 2CV club Varois à mon atelier
Il y avait 17 2CV !
Ca faisait une belle file de deudeuche.
Il faisait beau mais un froid de loup, ils sont pourtant tous restés!








































